Voici un extrait de « Sri Aurobindo et l’Aventure de la Conscience », par
Satprem, chez Buchet Chastel dont la lecture est plus que recommandable !
Cet extrait est explicite sur ce qu’est l’éveil dans le sens traditionnel
et peux nous aider à clarifier beaucoup de confusions sur ce sujet et contribuer grandement à élargir, voir même clarifier
nos concepts sur l’éveil, sujet très en vogue dans le milieu de la spiritualité
et du développement personnel...
Nous voyons donc clairement ce qui fait de l’éveil une étape
sérieuse et importante, même si elle n’est pas nécessaire. Et pourquoi
certaines personnes peuvent manquer le fait que ce n’est pas la fin, même si
c’en est une…
(…) Parce que, en réalité, on ne s'élève
pas quand on passe dans le Nirvana — on perce un trou
et on sort (…)
Nirvana
En 1906, Sri
Aurobindo quitte l'État de Baroda pour se plonger au cœur de l'agitation politique, à Calcutta. Les erreurs de Lord Curzon, gouverneur du
Bengale, avaient précipité
l'effervescence des étudiants; c'était le moment d'agir. Avec un autre grand nationaliste, Bepin Pal, Sri Aurobindo lance un quotidien de
langue anglaise, Bandé Mataram
(« Salut à la Mère Inde
»), qui devait être le premier à
déclarer publiquement le but de l'indépendance totale et contribuer puissamment
au réveil de l'Inde; il fonde un
parti extrémiste, établit un programme d'action nationale : boycott des denrées britanniques, boycott des tribunaux britanniques, boycott
des écoles et universités
britanniques; devient le directeur du premier « collège national » à Calcutta et s'agite tant que moins d'un an après il est sous le coup d'un mandat
d'arrêt.
Malheureusement
pour les Anglais, les articles et les discours de Sri Aurobindo étaient légalement inattaquables; il ne
prêchait pas la haine de race, n'attaquait pas même le gouvernement de Sa Majesté, simplement il déclarait le droit des nations à
l'indépendance. L'accusation tomba, faute d'éléments; seul l'imprimeur, qui ne
savait pas un traître mot d'anglais,
fut condamné à six mois de
prison. Cette arrestation manquée rendit célèbre Sri Aurobindo; il était désormais le leader reconnu du parti nationaliste et sortait des coulisses
où, pourtant, il aurait préféré
rester : Je me soucie comme d'une guigne d'avoir mon nom gravé dans vos fichus endroits, dira-t-il plus tard; je n'ai jamais cherché la célébrité, même dans
la vie politique; je préférais
rester dans les coulisses, pousser les gens sans qu'ils le sachent et que le travail soit fait [11].
Mais nous
aurions tort d'imaginer un Sri Aurobindo fanatique; tous ses contemporains étaient frappés par ce « jeune homme tranquille qui d'un seul mot
faisait taire un meeting
tumultueux ». C'est au milieu de ce bouillonnement extérieur, entre les
meetings politiques et le journal
à faire tomber tous les matins, et sous la menace constante de la police secrète, que le 30
décembre 1907 Sri Aurobindo
rencontre un yogi du nom de Vishnou Bhaskar Lélé, qui devait lui apporter une expérience paradoxale dans sa vie déjà paradoxale.
C'était la
première fois que Sri Aurobindo rencontrait un yogi, du moins volontairement, après treize années
dans l'Inde ! c'est dire assez
qu'il se méfiait de l'ascétisme et des spiritualistes. La première question
qu'il lui pose est d'ailleurs typique
: Je veux faire le yoga pour travailler, pour agir, non pour renoncer au monde ni pour le Nirvana
[12]. La réponse de Lélé est étrange et mérite qu'on s'en
souvienne : « Pour vous, ce ne devrait pas être difficile puisque vous êtes poète [12]. »
Les deux
hommes se retirent ensemble dans une
chambre isolée, pendant trois jours. Dès lors, le yoga de Sri Aurobindo va suivre une courbe
imprévue qui semblera l'éloigner
de l'action, mais seulement pour le
conduire au secret de l'action et du changement du monde. Le premier résultat, écrit Sri
Aurobindo, fut une série
d'expériences formidablement puissantes et de changements de conscience
radicaux que Lélé n'avait jamais eu l'intention de me donner... et qui étaient tout à fait contraires
à mes propres idées; elles me firent
voir le monde, avec une prodigieuse
intensité, comme un jeu cinématographique de formes vacantes dans l'universalité impersonnelle de l'Absolu, Brahman[13].
Dans
les espaces énormes du moi,
Le
corps, comme une coquille errante14.
Du coup, tout
le yoga intégral de Sri Aurobindo s'écroulait, tous ses efforts de
transformation mentale, vitale et
physique, et sa foi en une vie terrestre accomplie, s'annulaient dans une énorme Illusion — il ne
restait plus rien, que des
formes vides. Je fus soudain projeté dans un état au-dessus, sans pensée, pur de
tout mouvement mental ou vital; il n'y avait pas d'ego, pas de monde réel—seulement, quand « on » regardait à
travers les sens immobiles,
quelque chose percevait ou portait sur son absolu silence un monde de formes vides,
d'ombres matérialisées sans substance véritable. Il n'y avait ni Un, ni même plusieurs, seulement Cela, absolument,
sans traits, sans
relations, pur, indescriptible, impensable, absolu, et pourtant suprêmement réel et seulement réel.
Et ce n'était pas une
réalisation mentale ni quelque chose que l'on percevait quelque part en haut — ce n'était
pas une abstraction, c'était positif, la seule réalité positive (bien que ce
ne fut pas un monde physique
spatial) qui emplissait, occupait,
ou plutôt inondait et noyait cette semblance de monde physique, ne laissant aucun lieu, aucun
espace pour aucune autre
réalité qu'elle-même et ne permettant à rien d'autre de sembler vraiment réel, positif ou substantiel...
Cette expérience m'apportait une Paix indicible, un formidable silence, une infinitude de
délivrance et de liberté[15].
D'emblée, Sri
Aurobindo était entré dans ce que les
bouddhistes appellent Nirvana, le Brahman silencieux des hindous. Cela; le Tao des Chinois; le
Transcendant, l’Absolu,
l'Impersonnel des Occidentaux. Il était arrivé à la fameuse « libération » (mukti) que l'on considère comme le sommet » de la vie spirituelle —
qu'y aurait-il donc au-delà du Transcendant? Et Sri Aurobindo vérifiait la parole du grand mystique indien,
Sri Ramakrishna : « Si nous vivons en Dieu, le monde disparaît; si nous vivons
dans le monde, Dieu n'existe plus », le gouffre qu'il avait tenté de combler entre la Matière et l'Esprit était rouvert sous ses yeux
dessillés; les spiri-tualistes avaient raison, en Occident comme en Asie, qui
assignent pour seule destination aux
efforts de l'homme une vie
au-delà — paradis, Nirvana ou libération — ailleurs, mais pas dans cette vallée de larmes ou d'illusion. L'expérience de Sri Aurobindo était là,
irréfutable sous ses yeux.
Or cette
expérience, dont on dit qu'elle est finale, devait être, pour Sri Aurobindo, le point de départ
de nouvelles expériences, plus
hautes, qui réintégraient dans une Réalité
totale, continue et divine, la vérité du monde et la vérité de l'au-delà. Nous sommes ici en
présence d'une expérience
centrale dont la compréhension importe au sens même de notre existence, car, de deux choses l'une, ou bien la Vérité suprême n'est pas d'ici-bas, comme toutes les religions du monde l'ont dit, et
nous perdons notre temps à des
futilités, ou bien il y a autre chose que tout ce que l'on nous raconte. Et la question est d'autant plus importante qu'il ne s'agit pas de
théorie, mais d'expérience.
Voici ce que
rapporte Sri Aurobindo : Je vécus jour et nuit dans ce Nirvana avant qu'il ne
commence à admettre autre
chose en lui ou à se modifier tant soit peu... puis il commença à disparaître dans une
Supraconscience plus
grande, en haut... L'aspect illusoire du monde cédait la place à un autre aspect où l'illusion
n'était plus qu'un petit
phénomène de surface, avec une immense Réalité divine par-derrière, une suprême Réalité
divine au-dessus et une
intense Réalité divine au cœur de toutes les choses qui, tout d'abord, m'étaient apparues comme
des formes vides ou des
ombres cinématographiques. Et ce n'était pas un réemprisonnement dans les sens, pas une
diminution ou une chute
de l'expérience suprême; au contraire, c'était une élévation constante et un élargissement
constant de la Vérité... Le
Nirvana, dans ma conscience libérée, se révéla le commencement de
ma propre réalisation, un premier pas vers la chose complète, non la seule
réalisation possible ni même la culmination finale[16].
Qu'est-ce donc que
ce Transcendant qui semble se situer,
non pas au sommet, mais à une altitude très moyenne? Nous pourrions dire, pour employer une analogie un peu simple, mais vraie, que le
sommeil représente un état
transcendant par rapport à la veille, mais qu'il n'est pas plus haut ni plus vrai que la veille, ni moins vrai. Simplement, c'est un autre état
de conscience. Si nous nous
retirons des mouvements mentaux et vitaux, naturellement tout s'évanouit; quand on s'anesthésie, on ne sent plus rien, pour parler comme Monsieur
de la Palice. Nous avons
tendance, naturellement, à juger que cette Paix immobile et impersonnelle est supérieure à notre vacarme, mais, après tout, ce vacarme
ne tient qu'à nous. Le supérieur
ou l'inférieur ne tient pas au change-ment d'état, mais à la qualité ou à
l'altitude de notre conscience
dans l'état considéré. Or le passage dans le Nirvana ne se situe pas au sommet de
l'échelle, pas plus que
le sommeil ou la mort ne sont au sommet de l'échelle; il peut se produire à n'importe quel niveau
de notre conscience ; il peut se produire par une concentration dans le mental, par une concentration dans le vital,
et même par une
concentration dans la conscience physique; le hatha yogi penché sur son nombril, ou le Bassouto
qui danse autour de son
totem, peuvent tout à coup passer ailleurs, si tel est leur destin, dans une autre
dimension transcendantale où tout ce monde est réduit à néant; de même le mystique absorbé dans son cœur; de même le
yogi concentré dans son
mental. Parce que, en réalité, on ne s'élève pas quand on passe dans le Nirvana — on perce un trou et on sort.
Sri Aurobindo n'avait
pas dépassé le plan mental quand
il eut l'expérience du Nirvana : J'ai eu l'expérience du Nirvana et du silence dans le
Brahman, longtemps avant
d'avoir la moindre connaissance des plans spirituels au-dessus de la tête[17]. Et c'est précisément après s'être élevé à des plans plus hauts,
supraconscients, qu’il eut des
expériences supérieures au Nirvana, où cet aspect illusionniste, immobile et impersonnel, se fondait dans une Réalité nouvelle embrassant à la
fois le monde et l'au-delà du
monde. Telle est la première découverte de Sri Aurobindo. Le Nirvana n'est pas et ne peut pas être
la fin du chemin sans rien
d'autre à explorer... c'est la fin du chemin inférieur à travers la Nature inférieure et le commencement de l'évolution supérieure[18].
D'un autre point
de vue, nous pouvons aussi nous demander
si le but de l'évolution est vraiment d'en sortir comme le pensent les adeptes du Nirvana et de
toutes les religions qui ont
fixé l'au-delà pour but de nos efforts; car si nous dépassons les raisons sentimentales qui fondent notre croyance, ou notre incroyance,
pour ne regarder que le
processus évolutif, force nous est de constater que la Nature
aurait pu aisément opérer cette «
sortie » quand nous en étions à un stade mental élémentaire et que nous vivions
encore comme des êtres instinctivement
intuitifs, ouverts, malléables. L'humanité védique ou des Mystères de la
Grèce ancienne, ou même celle de notre Moyen-Age, était plus proche de la « sortie » que nous ne le sommes et, si tel était
vraiment le but de la Nature évolutive, en admettant que l'évolution ne
se déroule pas au hasard mais
suivant un Plan, c'est ce type d’homme
qu’elle aurait dû encourager; on pouvait aisément sauter par-dessus
l'intellect, comme l'observe Sri Aurobindo dans son Cycle humain[19], et passer de cet instinctivisme intuitif à un spiritualisme
ultra-mondain. L’intellect est
une excroissance parfaitement inutile si l’on considère que le but de l'évolution est d'en sortir. Or il semble, au contraire, que la Nature ait découragé cette
intuition primitive, qu'elle l'ait
recouverte comme à dessein d'une couche mentale de plus en plus épaisse, de
plus en plus complexe et universelle,
et de plus en plus inutile du point de vue de la sortie (…)